Un monde invisible et inquiétant

Mélanie Vigier de Latour

Si vous vous penchez sur les croyances populaires mauriciennes, vous découvrirez un monde peuplé d’êtres invisibles. Des âmes errantes (les nam), des mauvais esprits (movezer) et autres êtres surnaturels malfaisants qui nous veulent du mal.

Que faire, quand on est entouré de ces êtres, d’autant plus dangereux qu’on ne les voit pas?

On se protège comme on peut. On trouve des gestes, des pratiques, des rituels qui les tiennent à distance et nous protègent de leur méchanceté et des sorts qu’ils pourraient nous jeter. Appelées « superstitions » par certains, ces croyances et les rites qui y sont associés ne sont rien d’autre qu’une façon de se sentir en sécurité, d’expliquer les événements qu’on ne peut comprendre ou encore une manière de donner une place à chaque chose en ce monde.

Vous pensez que ce sont des pratiques disparues, « des trucs de grands-mères »? Et pourtant, vous seriez étonnés du nombre de Mauriciens qui pratiquent encore ces rites et perpétuent ces gestes transmis de génération en génération.

Il est même tout à fait possible que vous effectuiez vous-même encore certains de ces gestes, sans vous en rendre compte ou sans en connaitre l’origine…

18h ou « sizer », l’heure de tous les dangers

Ainsi, après 18 heures, le soleil se couche, et avec lui le monde tel que nous le connaissons.

Le monde de la nuit envahit les rues. C’est le moment où les êtres invisibles malfaisants, les movezer, les nam sortent se promener et cherchent à persécuter les pauvres humains, encore dehors.

Vous avez sûrement déjà entendu vos aînés vous sermonner qu’il ne faut pas sortir après 18 heures. Et si, en cas d’urgence absolue, on doit quand même le faire il faudra ne pas oublier de porter ses sous-vêtements à l’envers, ou encore de rentrer à reculons chez soi. Cela empêche les movezer de prendre possession de notre corps et nous rendre malade.

Pas étonnant que la vie nocturne soit inexistante à l’Ile Maurice!

Midi, sizer, minwi, les heures de passage

Il ne faut jamais, au grand jamais, traverser un carrefour en son milieu.  Surtout après 18h, c’est encore pire. Il ne faut jamais s’asseoir sous un arbre à midi ou à 18h.

Midi, six heures, minuit sont les heures où s’ouvrent les passages entre les mondes des âmes et celui des vivants. Les carrefours et les arbres sont des lieux de passage privilégiés, de par leur nature même.

L’obscurité finalement est l’ennemie numéro Un. C’est en son sein malfaisant que sont tapis tous ces êtres invisibles. C’est bien au chaud, dans le noir, qu’ils préparent leurs forfaits. Ainsi, on ne doit pas commencer un nouvel emploi, ni entrer dans une nouvelle maison ou se marier “dan mare nwar”, les nuits sans lune.

On retrouve souvent ces heures réputées dangereuses dans nos pratiques, et on dira de ne pas aller au cimetière à midi, 18h ou minuit. Au retour du cimetière, après un enterrement, il faudra se déshabiller et se laver, avant de passer le seuil de la maison. Sinon on risque d’emmener chez nous des « movezer » qui nous auraient suivis, ou bien encore l’âme du mort, qui refuse cette nouvelle solitude loin des siens.

Quand vous preniez des restes d’un dîner pour les rapporter à la maison, votre grand-mère, pleine de sollicitude, n’y ajoutait-elle pas un gros piment rouge sec? Et bien c’est pour empêcher que vous soyez suivi par un movezer, qui pourrait être attiré par l’odeur du repas transporté.

Photo Mélanie Vigier de Latour

Que faire contre ces ennemis invisibles?

A part ne plus sortir de chez soi, la meilleure protection reste de porter une médaille à l’effigie d’un saint protecteur comme St Michel, ou encore un « tabiz », un talisman composé de charbon, de sel et d’une prière inscrite sur un bout de papier, le tout cousu dans un bout de tissu et accroché aux sous-vêtements, par une épingle.

Il existe aussi un certain nombre de choses à ne pas faire pour se protéger, ce sont les interdits, les tabous à respecter.

Les nouveau-nés sont une population particulièrement vulnérable, qu’il convient de protéger à tout prix. Ainsi, il est déconseillé de sortir un nouveau-né de la maison avant qu’il ait atteint son 40ème jour. Il est particulièrement fragile durant cette période et peut recevoir des sorts très facilement. S’ils ne peuvent éviter de sortir avec l’enfant, les parents devront ramasser 7 cailloux et les jeter derrière eux sans se retourner, en rentrant à la maison. Cela fait fuir les mauvais esprits. Ou encore les jeunes parents dessineront avec du kohl, du crayon noir, autour des yeux de leur nouveau-né pour éviter le mauvais œil (« met lizie »).

Pour s’assurer qu’aucun sort ne lui a été jeté (volontairement ou non) au moment où il était hors  de la maison, les parents passeront du piment et du sel 5 ou 7 fois autour de la tête du bébé en guise de purification, en rentrant. Pour ne prendre aucun risque on pensera aussi à placer un balai en travers de la porte d’entrée et de la porte de la chambre où dort un nouveau-né pour repousser les mauvais esprits.

La liste des gestes que l’on doit faire pour contrer les méfaits des êtres du monde invisible, est longue, très longue. Mettre des ciseaux sous l’oreiller d’un enfant qui fait des cauchemars, les fait cesser par exemple. Quelques conseils pour finir, ne passez jamais le piment de main en main si vous voulez éviter des disputes.

Enfin, si vous allez à un mariage ou une fête ce week-end et qu’il y a un risque de pluie, plantez un couteau dans la terre, avec du sel, pour éviter qu’il pleuve.  On ne sait jamais, cela peut marcher. Mais n’oubliez pas de l’enlever, où vous risqueriez de provoquer une grande sécheresse !

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