Sur le séga, 1834

« La nuit arrivait, et avec elle Port Louis prenait une autre physionomie. Les nègres travailleurs avaient cessé leur chant monotone; les uns, accroupis en cercle à l’angle des rues, terminaient leur frugal repas de brèdes, de maïs ou de manioc ; les autres se pressaient à la porte des vendeurs d’arack pour y boire leur petit verre sur le comptoir. L’arack est le rhum des nègres ; on l’obtient aussi de la fermentation de la canne à sucre. Dans un coin du Champ-de-Mars, une bande d’esclaves s’était groupée en rond. Nous nous approchâmes.

« Tiens, regarde, me dit Verger, c’est un Chéga une danse mozambique. Nos noirs du port vont s’en donner ; c’est demain dimanche. »

La fête commença. Elevé sur une espèce de tertre, un vieux Cafre, aux cheveux gris, aux yeux sanguinolents, plaça entre ses jambes une espèce de tambour, tamtam, sur lequel il frappait avec ses poignets. Près de lui, un second musicien mettait en jeu un singulier harmonica, composé d’un simple fil d’archal tendu sur un bâton, et en tirait des sons aigres avec une baguette résistante. En même temps, cinq ou six voix entonnèrent un chant africain doux, traînant et mélancolique.

A l’appel de cet orchestre, un nègre et une nègresse s’élancèrent demi-nus. Leurs premières passes furent sans caractère; ils s’approchaient l’un de l’autre, mollement, avec insouciance; puis s’éloignaient en pirouettant sur eux-mêmes… Mais peu à peu, comme si un magnétisme graduel eût agi sur leurs sens, ces visages ternes et mous devenaient expressifs et caractérisés.

C’était d’abord la première phrase d’une passion ; la langueur dans les traits, le geste timide et insinuant, la pose prude encore et minaudière ; puis, quand le charme avait agi, par degrés toute cette pudeur s’en allait; l’attitude devenait moins décente, les mouvements plus lascifs, les poses plus licencieuses. La musique suivait cette progression.

Dans le dernier paroxysme, quand le couple danseur se rapprocha au point que les genoux claquèrent l’un contre l’autre, et que les haleines se confondirent, ce fut parmi cette foule d’esclaves une ivresse convulsive, des trépignements, des cris et des contorsions. La contagion des postures avait gagné les spectateurs : les saturnales des anciens étaient retrouvées. »

Extrait du« Voyage pittoresque autour du monde », un ouvrage de Jules Sébastien César Dumont d’Urville, 1834, page 58.